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Du corps au Qi : les trois niveaux de pratique des arts internes.

02 Juil 2021

Xavier Bénard pratiquant le Neigong en extérieur

Par Xavier Bénard

Dans les arts internes, on parle souvent de respiration, de relâchement, de circulation du qi ou de présence.

Mais derrière ces notions se cache une progression très concrète.

On ne commence pas nécessairement par « travailler avec le qi ».

Dans une pratique interne profonde, le développement se construit progressivement à travers plusieurs couches : les tissus, les fluides, puis l’énergie.

Cette progression permet de comprendre pourquoi le Tai Chi, le Qi Gong et le Neigong peuvent évoluer très différemment selon la manière dont ils sont pratiqués.

La forme extérieure peut rester la même.

Mais ce qui produit le mouvement, ce que l’on perçoit et la profondeur du travail peuvent complètement changer.

Premier niveau : développer les tissus du corps

Lorsque l’on apprend une pratique interne, le premier travail est naturellement physique.

On apprend à se tenir, à se déplacer, à coordonner le corps et à relâcher les tensions inutiles.

Mais dans les arts internes, le travail corporel ne se limite pas à déplacer les bras et les jambes.

On cherche progressivement à mobiliser de manière plus précise les muscles, les tendons, les fascias et l’ensemble des tissus mous.

Des principes comme la flexion, l’étirement, la torsion ou l’enroulement permettent d’explorer ces tissus d’une manière beaucoup plus globale.

Le mouvement devient alors moins local.

Une action initiée dans une partie du corps commence à se transmettre à travers des chaînes de tissus de plus en plus étendues.

C’est déjà une première transformation importante.

Le corps cesse progressivement d’être un ensemble de parties indépendantes pour commencer à fonctionner comme une unité.

Relâcher ne signifie pas devenir mou

Cette étape demande également de comprendre ce que signifie réellement se relâcher.

Dans les arts internes, le relâchement n’est pas l’absence de structure.

Il ne s’agit pas de laisser le corps s’effondrer.

Il s’agit plutôt de réduire les tensions inutiles tout en conservant une organisation suffisamment précise pour transmettre le mouvement à travers le corps.

Plus cette organisation devient fine, moins il est nécessaire d’utiliser une force musculaire excessive.

Le corps peut alors commencer à bouger avec davantage de continuité et de fluidité.

Deuxième niveau : travailler avec les fluides

Lorsque le travail sur les tissus devient suffisamment développé, une autre dimension peut progressivement apparaître : celle des fluides du corps.

Le corps humain est largement composé de liquides.

Le sang, la lymphe, le liquide interstitiel, le liquide synovial des articulations ou encore le liquide qui entoure le cerveau et la moelle épinière participent tous au fonctionnement de l’organisme.

Dans le travail interne, les mouvements des tissus exercent naturellement des pressions et des variations de volume qui influencent ces fluides.

Au début, ce phénomène est essentiellement une conséquence du mouvement.

Le corps bouge, les tissus se compriment ou s’étirent, et les fluides se déplacent.

Mais avec le développement de la sensibilité interne, le pratiquant peut progressivement devenir beaucoup plus attentif à cette dimension.

De la matière vers l’hydraulique

Une image permet de comprendre ce changement : celle d’un système hydraulique.

Dans une machine hydraulique, le mouvement n’est pas produit uniquement par la structure métallique.

C’est la pression d’un fluide qui transmet la force et met la structure en mouvement.

Dans le travail interne, on peut progressivement explorer une logique comparable.

Au lieu de produire chaque mouvement essentiellement par contraction musculaire, on cherche à développer des mouvements d’ouverture, de fermeture et de pulsation capables de se propager dans le corps.

Les fluides ne sont alors plus simplement déplacés par le corps.

Ils commencent à participer à l’organisation du mouvement.

Le résultat peut être une sensation de mouvement plus plein, plus continu et moins dépendant de tensions musculaires locales.

Ouverture, fermeture et pulsation

L’un des outils importants à ce niveau est le travail d’ouverture et de fermeture.

Le corps n’est plus envisagé uniquement comme une structure que l’on déplace dans l’espace.

On apprend à percevoir de fines expansions et contractions à l’intérieur des tissus.

Ces mouvements peuvent progressivement devenir plus profonds et plus globaux.

On parle parfois de pulsation.

Cette pulsation peut commencer dans une zone relativement limitée, puis se propager à travers différentes parties du corps.

Plus elle devient intégrée, plus le mouvement extérieur peut émerger d’un processus interne plutôt que d’une succession de contractions volontaires.

Les fluides comme interface vers le qi

Dans le modèle traditionnel du Neigong, les fluides occupent également une position particulière.

Ils constituent en quelque sorte une interface entre le travail physique des tissus et le travail plus subtil du qi.

Le mouvement des tissus influence les fluides.

Les fluides influencent à leur tour la manière dont le mouvement se propage dans le corps.

Et lorsque le pratiquant devient suffisamment sensible à ces relations, il peut progressivement commencer à percevoir une autre dimension : celle du travail énergétique.

On ne saute donc pas directement du mouvement physique au qi.

La pratique construit progressivement les conditions qui permettent de développer une perception plus fine.

Troisième niveau : travailler directement avec le qi

C’est à ce stade que la pratique change véritablement de nature.

Au début, le corps bouge et ce mouvement influence indirectement les fluides et le qi.

À un niveau plus profond, le pratiquant cherche progressivement à développer une relation plus directe avec l’énergie.

Dans le cadre traditionnel du Neigong, ce travail peut progressivement concerner différentes dimensions énergétiques : le Wei Qi et le champ énergétique autour du corps, les méridiens, les tissus, les canaux énergétiques gauche, droit et central, ainsi que le Tantien inférieur et des circulations plus globales.

À ce niveau, un changement important commence à apparaître.

La question n’est plus seulement :

« Comment mon corps peut-il influencer mon qi ? »

Elle devient progressivement :

« Comment le qi peut-il commencer à influencer mon corps ? »

Quand l’énergie commence à guider le mouvement

C’est l’un des changements les plus profonds dans les arts internes.

Dans une pratique essentiellement externe, l’intention commande au corps et le corps produit le mouvement.

Dans un travail interne plus avancé, le processus peut progressivement devenir différent.

L’intention contacte le qi.

Le qi influence les tissus et les fluides.

Et le mouvement du corps peut alors commencer à émerger de cette organisation interne.

On passe progressivement d’un corps qui déplace l’énergie à une énergie qui participe au déplacement du corps.

Cette inversion est subtile.

Elle demande beaucoup de sensibilité, de relâchement et surtout une capacité à percevoir ce qui se passe à l’intérieur du mouvement.

Sentir plutôt que conceptualiser

C’est également ici qu’un piège fréquent apparaît.

Comprendre intellectuellement les méridiens, les Tantien ou les circulations énergétiques ne signifie pas que l’on est capable de les percevoir.

On peut connaître parfaitement la théorie et rester essentiellement dans un travail physique.

Dans les arts internes, la compréhension n’a de véritable valeur que lorsqu’elle commence progressivement à devenir une expérience.

Savoir où quelque chose devrait se produire n’est pas la même chose que le sentir.

Le développement de cette sensibilité demande du temps.

Il demande aussi que les tensions superficielles du corps ne masquent pas continuellement les perceptions plus fines.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les deux premiers niveaux restent fondamentaux.

Pourquoi il ne faut pas aller trop vite vers le qi

Lorsque l’on découvre les arts énergétiques, travailler directement avec le qi peut sembler être la partie la plus intéressante.

Il est donc tentant de vouloir aller rapidement vers ces pratiques.

Mais vouloir développer une perception subtile dans un corps encore rempli de tensions revient souvent à essayer d’entendre un son très faible dans une pièce extrêmement bruyante.

Le travail des tissus permet progressivement de réduire une partie de ce bruit.

Le travail avec les fluides développe davantage de continuité et de sensibilité.

Puis le travail énergétique peut commencer à devenir plus précis.

La progression n’est donc pas une limitation. Elle prépare justement les conditions permettant d’aller plus profondément.

Trois niveaux qui ne se remplacent pas

Il est également important de comprendre que ces trois niveaux ne sont pas trois étapes que l’on abandonne successivement.

Lorsque le travail énergétique se développe, le travail des tissus reste présent.

Lorsque les fluides deviennent plus perceptibles, la structure du corps reste essentielle.

Et lorsque le qi commence à participer davantage au mouvement, les tissus et les fluides continuent eux aussi à jouer leur rôle.

La pratique devient donc progressivement plus intégrée.

Les différentes couches commencent à fonctionner ensemble.

C’est cette intégration qui donne progressivement aux arts internes leur profondeur.

Du corps au qi… puis du qi au corps

Cette progression permet, à mon sens, de comprendre une grande partie de la logique du Neigong.

On commence par ce qui est le plus accessible : le corps.

On apprend à relâcher, structurer, étirer, ouvrir et connecter les tissus.

Puis la perception s’affine et le travail peut progressivement inclure les fluides.

Enfin, lorsque suffisamment de sensibilité et de continuité ont été développées, le travail avec le qi peut devenir beaucoup plus direct.

Et à un certain niveau, la relation commence à s’inverser.

Au départ :

le corps influence le qi.

Puis progressivement :

le qi peut commencer à influencer le corps.

C’est là que le mouvement extérieur devient véritablement un support pour le travail interne.

Cette progression fait partie des principes que j’explore et transmets également dans mes cours de Qi Gong au Havre, ainsi qu’à distance en visioconférence.

Article inspiré des enseignements de Paul Cavel sur la progression du travail interne dans le Tai Chi, le Qi Gong et le Neigong.

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