Song : se relâcher sans devenir mou
05 Oct 2026
Par Xavier Bénard
Dans les arts internes, on entend très souvent cette instruction : « Relâche-toi. »
Mais que signifie réellement se relâcher ?
Si l’on détend simplement les muscles au point de perdre sa structure, le corps devient mou. Il s’effondre et perd ses connexions.
Ce n’est pas ce que nous recherchons en Tai Chi, en Qi Gong ou en Neigong.
Song est quelque chose de beaucoup plus profond. Il consiste à relâcher progressivement les tensions excessives et inutiles tout en conservant la structure et les alignements du corps.
Il y a dans Song une idée essentielle de letting go : cesser de retenir, de s’agripper inutilement.
Se relâcher, oui. Mais sans devenir mou.
Song : relâcher les tensions excessives
Notre corps a évidemment besoin d’un certain niveau de tension musculaire pour se tenir debout, bouger ou accomplir une action.
Le problème n’est donc pas la tension en elle-même.
Le problème est l’excès de tension.
Nous utilisons souvent beaucoup plus de force que nécessaire pour tenir une posture, lever un bras, marcher ou résister à une pression.
À cela viennent s’ajouter toutes les tensions accumulées au fil de la journée : épaules relevées, nuque contractée, mâchoire serrée, poitrine ou ventre tendus…
Le travail de Song consiste progressivement à distinguer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas.
Et à laisser partir ce dont nous n’avons plus besoin.
Une structure qui s’élève, des tissus qui se relâchent
C’est probablement l’un des aspects les plus importants à comprendre.
Dans Song, le corps ne s’effondre pas sous l’effet du relâchement.
Au contraire, le squelette conserve ses alignements structurels.
On peut même ressentir progressivement une sensation d’élévation : la colonne s’allonge, les articulations semblent disposer de davantage d’espace et la structure s’organise avec moins d’effort.
Mais autour de cette structure, quelque chose d’autre peut se produire.
Les muscles et les autres tissus peuvent progressivement cesser de retenir inutilement le corps et davantage se laisser aller à la gravité.
Deux directions semblent alors coexister :
la structure s’élève et s’ouvre tandis que les tissus se relâchent et descendent.
C’est cette coexistence qui permet de comprendre pourquoi Song ne signifie pas être mou.
Une vague de relaxation qui descend dans le corps
Lorsque Song commence à se développer, le relâchement peut être ressenti comme une sorte de vague descendante.
On peut laisser les tensions se relâcher progressivement depuis la tête et le cou, puis à travers les épaules, la poitrine, le ventre, le bassin, les jambes et jusqu’aux pieds.
Cette descente favorise une sensation de grounding, d’enracinement et de stabilité.
Le poids du corps semble davantage se déposer vers le sol au lieu d’être retenu dans le haut du corps.
Une image que j’aime beaucoup pour comprendre ce processus est celle d’une baignoire qui se vide.
Lorsque vous retirez le bouchon d’une baignoire, vous n’avez pas besoin de pousser l’eau vers l’évacuation.
Vous retirez simplement ce qui l’empêchait de s’écouler.
Ensuite, la gravité fait son travail.
Song fonctionne un peu de cette manière.
On ne force pas le relâchement. On crée les conditions qui permettent au corps de lâcher.
Descendre pour permettre au corps de s’ouvrir
Ce mouvement descendant ne signifie pourtant pas que tout le corps descend ou s’écrase vers le sol.
C’est même souvent l’inverse.
À mesure que les tensions excessives diminuent et que le poids peut davantage descendre, une sensation complémentaire d’ouverture et d’expansion peut apparaître.
Le bas du corps s’enracine tandis que la colonne et les articulations peuvent sembler s’ouvrir davantage.
Dans le travail interne, cette relation entre descente et montée devient progressivement très importante.
Une énergie descendante peut favoriser un mouvement ascendant d’ouverture du corps.
Dans la tradition de Neigong que je pratique et enseigne, ces dynamiques sont explorées progressivement, en lien avec la respiration, les alignements, les tissus, les différents espaces du corps et la circulation interne.
Elles font partie d’un ensemble plus vaste de principes que je présente dans mon article consacré aux
16 principes du Neigong.
Song, circulation et sensation de sécurité
Lorsque nous sommes sous pression ou que nous anticipons un effort, notre réflexe est souvent de nous contracter.
À l’inverse, lorsque les tensions excessives diminuent, le corps peut progressivement retrouver une sensation de calme et de sécurité.
La respiration devient souvent plus libre et le mouvement moins contraint.
Le relâchement et l’ouverture peuvent également donner une sensation de meilleure circulation et de fluidité dans le corps.
Dans les pratiques internes, cette circulation des fluides et cette alternance entre descente, ouverture et relâchement font partie du travail corporel.
Il ne s’agit pas de forcer quelque chose à circuler.
Il s’agit plutôt, encore une fois, d’enlever progressivement ce qui entrave le mouvement naturel du corps.
Bruce Frantzis, l’un des maîtres de ma lignée, aime résumer avec humour l’importance du relâchement par cette idée :
« Personne n’est jamais allé à l’hôpital pour une attaque de relaxation. »
La formule prête à sourire, mais elle rappelle quelque chose de fondamental : nous sommes généralement beaucoup plus entraînés à ajouter de la tension qu’à apprendre à la relâcher.
Tout le travail interne se construit sur Song
Il m’a fallu de nombreuses années de pratique pour comprendre réellement l’importance de Song.
Au début, on peut considérer le relâchement comme un principe parmi beaucoup d’autres.
Avec le temps, j’ai compris qu’il était en réalité l’une des fondations sur lesquelles tout le reste se construit.
On peut travailler la respiration, les alignements, le Dantian, les connexions internes, le Jin et des aspects beaucoup plus subtils du Neigong.
Mais leur développement dépend en grande partie de la qualité du Song sur lequel ils reposent.
Si mon Song n’est développé qu’à 1 %, tout ce que je construis dessus ne pourra s’exprimer qu’à travers ce 1 %.
C’est pourquoi la qualité d’un pratiquant ne se mesure pas seulement au nombre de formes qu’il connaît, à la complexité de ses mouvements ou au nombre d’années passées à pratiquer.
La qualité de son Song révèle une grande partie de la profondeur de son travail.
Et plus on progresse, plus on découvre qu’il reste encore quelque chose à relâcher.
Song n’est donc pas une étape que l’on apprend au début avant de passer à autre chose.
On revient à Song encore et encore.
À chaque niveau de pratique, il peut devenir plus fin, plus profond et permettre aux autres principes internes de se développer davantage.
Song, connexion et développement du Jin
Song ne sert pas uniquement à être plus détendu.
Dans les arts internes, il joue également un rôle essentiel dans la manière dont le corps reçoit et transmet une force.
Lorsque quelqu’un nous pousse, notre réflexe naturel consiste souvent à contracter immédiatement la zone sur laquelle la pression est exercée.
Nous créons alors une résistance locale.
Mais cette contraction peut aussi fragmenter le corps.
Le travail de Song consiste progressivement à pouvoir relâcher cette tension excessive sans perdre la structure.
Au lieu que la force s’arrête dans une épaule, une hanche ou une autre zone contractée, le corps peut apprendre à fonctionner de manière de plus en plus connectée.
C’est là que Song commence à rejoindre le travail du Jin, la force interne.
Plus les tensions inutiles diminuent, plus les connexions internes peuvent devenir perceptibles et plus la force peut être transmise à travers l’ensemble du corps plutôt que produite uniquement par une contraction musculaire locale.
C’est un sujet à part entière, auquel je consacrerai un prochain article.
Song ne s’arrête pas à la pratique
Mais l’un des aspects que je trouve les plus intéressants est que Song finit progressivement par nous accompagner dans la vie quotidienne.
Il suffit d’observer son corps lorsque l’on est pressé, contrarié, concentré devant un écran ou engagé dans une discussion difficile.
Les épaules montent.
La mâchoire se serre.
Le ventre se contracte.
La respiration peut devenir moins libre.
Parfois, tout le corps semble se préparer à résister alors qu’aucun effort physique n’est nécessaire.
La pratique nous apprend progressivement à reconnaître ces moments et à nous poser une question très simple :
Ai-je réellement besoin de cette tension maintenant ?
Il ne s’agit pas de chercher à être constamment détendu ni de supprimer toute tension.
Il s’agit de cesser de s’accrocher à ce qui n’est plus nécessaire.
On peut laisser les épaules redescendre, retrouver ses appuis, sentir le poids revenir dans les pieds et permettre aux tissus de lâcher un peu plus.
Après des années de pratique, je constate que Song m’accompagne ainsi bien au-delà des exercices.
Plus je le comprends dans mon corps, plus je peux reconnaître dans la vie quotidienne les moments où je me contracte inutilement — et apprendre simplement à laisser partir ce qui peut l’être.
Song : apprendre à en faire moins
Nous associons souvent le progrès au fait d’apprendre quelque chose de nouveau : une nouvelle technique, un nouveau mouvement, un nouvel exercice.
Song nous enseigne presque l’inverse.
Progresser consiste parfois à faire moins.
Moins retenir.
Moins contracter.
Moins résister.
Tout en conservant davantage de structure, de connexion et de présence.
C’est l’un des paradoxes des arts internes : extérieurement, le travail peut sembler devenir plus simple alors qu’intérieurement il devient beaucoup plus riche.
C’est précisément ce que j’évoque dans mon article
Qi Gong et Neigong : quelle différence ?.
Après des années de pratique, je comprends de mieux en mieux pourquoi Song est si central.
Le progrès ne consiste pas toujours à apprendre à faire davantage. Il consiste parfois à découvrir ce que l’on peut enfin arrêter de faire.